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La nature
des contes

 

 

 

La nature des contes
rameute une sainte sauvagerie
qui éclabousse,
illumine et accompagne
nos imaginaires
pour les réveiller,
les fortifier et les soutenir.

 

On peut dire que cette racontée
ravive notre communion dansante
avec les elfes et les mimosas.

 

Elle nous fait sentir qu’un autre monde est possible,
l’air de rien.

Article paru dans Mythologie Magazine Hors-série N°10
Et Contes et Légendes du premier trimestre 2018

Quels messages le conte nous glisse-t-il en évoquant la terre, l’arbre, la montagne, le ruisseau ? Les contes sont-ils les ambassadeurs d’une nature que notre humanité productive ignore depuis ses révolutions techniques ? Au fond, quelle est leur nature ? Tant de questions auxquelles Patrick Fischmann, écrivain, poète et conteur tente de répondre…

Interview de Bertrand Audouy

-Patrick Fischmann vous dîtes que les contes sont des trésors de la nature. Quelle est selon vous cette nature des contes ?

-Celle qui a enseigné les passeurs, les bardes et conteurs depuis l’aube des temps. Natura en latin signifie ce qui existe depuis la naissance. Cette définition répond parfaitement à ce qu’est la nature des contes, qui sont, on le sait, vieux comme le monde. Ils ont accompagné l’âme humaine confrontée au mystère de l’existence à travers des métaphores osées. Ils se sont penchés sur l’origine, le renouveau et l’infinie variété des formes de vie. Ils ont saisi le grand chêne lové dans le gland, les cristaux enfantés par le volcan, la danse nuptiale qui se révèle à l’oisillon de paradis. Ils se sont développés, en observant natura. Ce qu’il y avait d’inné chez l’arbre, d’alchimique en la pierre, d’instinctif pour l’animal se présenta sous une forme symbolique et métaphorique à l’homme, confronté à la complexité de son être, aux risques inédits, à la curiosité de sa conscience. Les contes se révèleront des trésors naturels venus pour vivifier ses intuitions et l’aider à trouver du sens à son existence. L’imagination sera soumise à la loi de natura. Comme le chêne est inscrit dans un simple gland, le futur roi est présent dans le Simplet, le prince charmant dans la Bête, la fée dans l’onde et le magicien dans la forêt. Pour vivre paisiblement son sentiment d’appartenance au monde naturel, l’être humain doit être aussi souple qu’un roseau, aussi fluide et joueur qu’un torrent de montagne. Il est nécessairement dans son élément avec les contes. Se tenant debout, soumis aux situations changeantes, l’Homme, révèle le poète-conteur Robert Bly, est un réceptacle d’histoires disponibles. Les contes sont des alliés préparés hors de son système instinctuel. L’oiseau sait comment faire un nid, l’Homme apprend, avec des histoires conçues afin qu’il germe, croisse, s’épanouisse pour l’accompagner dans ses aventures. Dans ce qui existe, vit et prospère depuis l’aube des temps (natura), il peut aller puiser des contes et légendes mémorielles mais aussi des réponses toujours neuves, une sagesse qui escorte son évolution. Natura évoque l’ancrage en ce monde et le pouvoir transformationnel. La nature des contes a été déposée en nous pour que nous changions aussi souvent qu’il est souhaitable de mélodie sans jamais cesser de quitter son concert. Les contes sont de grands maîtres de l’interdépendance, de l’unité et de l’équilibre. Oui, ce sont bien des trésors de la nature. Dont les conteurs sont les gardiens.

-Ainsi, ces contes traitent donc autant de la nature humaine que de l’essence des choses ?

-Oui et d’une intériorisation de ce qui nous entoure et qu’on appelle faute d’avoir trouvé mieux l’environnement. Contrairement aux idées communes, natura n’est pas à l’extérieur de nous, de même que notre être n’est pas bouclé en chacun de nous à double tour. C’est la grande sagesse, la merveilleuse folie des contes que d’oser s’attaquer à ces deux illusions. Je pense à ce conte où l’homme guérit en même temps que le pommier qu’il aime, aux nuages qui répondent à la tristesse de l’enfant perdu. Nous pouvons aisément comprendre cette relation biologique entre l’arbre et l’homme, comme nous pouvons saisir le lien émotionnel entre la pluie sur le monde et le chagrin de l’enfant. Nous devons aussi nous ouvrir au fil d’or ontologique qui relie tout ce qui est. C’est la force prodigieuse des contes : en pleine confiance, ils nous assurent que natura est certes faites de tourbe, de grand vent et de roses trémières, mais qu’elle est également notre propre corps et notre imaginaire, la trame de notre univers psychique et spirituel, un Grand Tout vibrant. Raconter la nature, c’est revitaliser la nature humaine et dans le contexte actuel de chaos dénaturé, c’est aussi œuvrer à la guérison conjointe de l’humain et de toute sa parenté, animale, rocailleuse et boisée, de l’air, de l’eau. On peut même dire que cette racontée-là rameute la sainte sauvagerie : du liseron et de la panthère, de la clairière, de la cascade, qu’elle ravive notre communion dansante avec les elfes et les mimosas.

-Vous parlez de guérison et de sauvagerie ? Le conte est-il un soin naturel ?

-Mary-Jayne Rust dans un essai sur l’éco thérapie, dit que l’empathie avec tout ce qui vit est tel un maître, telle une source de guérison, qu’elle incite à de profonds changements. Les contes partent toujours d’une situation donnée, d’un contexte et d’une trame existentielle dans un univers approprié. Quand sommes-nous unis ou désunis ? Un enfant est seul au milieu de la forêt. Le voilà recueilli par toute une faune d’arbres et de bêtes, soumis aux lois du milieu. Voulez-vous connaître son histoire et celle du Dan Bao, la petite lyre à une corde ?

-Allez, racontez puisque c’est votre nature !

Le garçon s’était retrouvé tout petit, et tout seul dans la forêt. C’était un enfant sauvage, né aveugle. Se servant de ses mains comme de gouvernails, il sortit de la grotte où il vivait, guidé par le chant des oiseaux. Il s’avança confiant vers la forêt, les mains ouvertes, les bras tendus cherchant une mère et un père parmi les feuilles. Un tigre vit l’enfant et rugit de toute sa gueule. La forêt retînt son souffle. Le cruel léchait ses griffes. Mais l’enfant était trop petit pour avoir peur. Il marcha résolument vers lui. Il alla vers le tigre mains en avant, babillant son désir de connaître le monde. Alors le cruel baissa la tête, c’est lui qui fut inquiet et mal à l’aise face au chant de l’enfant, l’échine secouée d’une crainte sacrée. L’oiseau fit claquer son bec, l’arbre envoya sa branche maîtresse au nom de la forêt qui, d’un chœur unanime venait d’adopter l’enfant. Il dormit dans les bras de l’arbre avec les bêtes, sous les étoiles. Quand il eut appris de ses nombreux maîtres, ses oncles et tantes feuillus, griffus et ailés, le soleil lui offrit l’un de ses rayons, l’arbre, le corps de son Dan Bao. On tendit la corde ni trop ni trop peu, dans la juste mesure, et l’enfant prit la barque dans ses bras. Il fit tinter la corde jour et nuit, sous le soleil et sous la lune, jusqu’à ce que dansent les contraires. Alors, l’enfant fut prêt à aller vers les villages des hommes pour y faire entendre l’harmonie du Dan Bao. En vérité, le premier barde voyait à présent le monde à l’intérieur de lui-même.

-La nature pour le conteur que vous êtes est donc pour vous à la fois au dehors et au dedans ?

-On retrouve la même intuition dans le récit du premier barde, lui aussi aveugle, chez les mongols. Walt Withman disait : les mots substantiels sont dans la terre et la mer, ils sont dans l’air, ils sont en vous. On dit empowerment en anglais, empuissancer, c’est-à-dire réveiller la puissance de natura. Bien sûr ce conte ci est très « vert » mais il en est ainsi de tout récit qui, quel que soit la situation, le contexte et la trame, fête une opportunité de retrouver un équilibre perdu. Cette idée qu’il faut batailler contre la nature et que l’âme humaine s’est forgée contre les tempêtes, les bêtes sauvages et les inondations, grâce à la chasse, à la guerre, la compétition, la confrontation, est une analyse que ne partagent pas les contes. Rien n’est extérieur : les grands vents, les monstres, le semblable et l’étranger, le fou, le sage : tout participe de notre identité et dialogue d’une façon mystérieuse et intime avec l’exaltation de la nature. Et nous invite à une pleine coopération.

-Selon vous, grâce au conte, une nature touche donc l’autre ?

-Ce qui éveille l’âme humaine, c’est qu’elle puisse s’infuser dans une métaphore nutritive incluant sa corporalité, sa sensibilité et sa conscience. En paraphrasant Cocteau qui parlait de la poésie, les contes sont des mensonges qui disent la vérité, ils savent qu’on ne peut approcher les mystères de la vie qu’en dansant. C’est d’autant plus important aujourd’hui. Nous assistons au divorce écologique alarmant avec natura, un trouble psychique collectif que Paul Shepard appelle une faille dans quelque dimension fondamentale de l’existence humaine. Réunir ces deux natures de façon créative et imagée est une urgence absolue.

-Selon vous, les contes peuvent faciliter l’émergence d’un autre modèle sociétal et dissiper cette dissociation ?

-Ils participent activement à la naissance d’un tout autre monde parce qu’ils n’ont rien oublié du Chant de la Création. Tout vient de la séparation dramatique avec la nature et ce traumatisme est profond. Sans amour, sans infusion en elle, nous tombons inévitablement malades. Rabbi Nahman de Bratslav le sage qui à la fin de sa vie n’enseigna que par les contes, disait qu’ils n’étaient pas faits pour nous endormir mais pour nous réveiller. J’ai, pour ma part, depuis plus de trente ans nourrit cette voie qui réconcilie et raccommode l’humain avec la nature. De « La tortue qui était le monde » au « Conseil des Tisserands » et à la « La légende de l’arbre noueux », j’ai maintenu cette intention. Les Contes des sages gardiens de la terre¹ viennent éclairer et accompagner nos imaginaires pour les fortifier et les soutenir, et répondre au défi impressionnant qui incombe à cette génération. Ils sont des contes-médecine, comme disent les amérindiens.

-Que nous disent ces sages gardiens de la terre et qui sont-ils ?

-Ils sont notre parenté. Les pierres, les arbres, les oiseaux qui nous ont vu grandir et nous éloigner. Ils tiennent dans leurs becs, sur leurs écorces, en leur énergie, des mots et des contes propres à nous réveiller. À nous extirper du patriarcat et de la domination brutale sur la femme-nature, cet espace vital de beauté où notre être infuse quand il est en paix. Les contes ne se contentent pas d’appeler à une simple hygiène écologique et un ravalement léger. Ils nous appellent, parce que c’est là leur nature, à déboulonner la croyance pernicieuse en un environnement qui papillonne tout autour de notre nombril. Nous ne sommes pas, disent-ils, le centre d’un monde qui nous environne, mais des nageurs infusés dans la nature qui est partout et nous partout avec. Pourquoi, à votre avis, les arbres des contes, les montagnes des légendes et les bêtes des fables nous parlent-elles ? Comment les dragons, les licornes, la lune ou les crapauds peuvent-ils depuis toujours nous interpeller ? Parce que dans l’inconscient, sa conscience secrète, l’Homme sait. Il sent que la langue des contes participe de l’intelligence du monde, il la désire, la craint ou ignore encore par négligence, qu’elle peut salutairement le secouer.

-Pour terminer cet entretien, pouvez-vous nous dire un mot de vos collectages de contes dans les steppes mongoles, la sierra des indiens de Colombie ou le grand désert saharien ? Faut-il aller si loin pour trouver les contes de la nature ?

-Non. Mais aller puiser dans la mémoire de ceux qui n’ont pas perdu le lien vital et spirituel avec elle, c’est verser de l’huile dans la lampe. Entrer chez ceux qui ont toujours tété les contes de la nature, pêcher la parole sous les étoiles dans des cases et des yourtes n’est pas rien. Ce sont des portes ouvertes sur l’indicible. Et vous voyez que ce monde éclaboussé de lumière n’est pas étranger au monde invisible où vont et viennent les bébés et les morts. Un grand bain chez natura et les chamanes. Nos traditions elles aussi sont imbibées de cette nature des contes. Il faut s’y plonger comme il faut se plonger dans les forêts et dans les sources.

« De la clairière, il appela toutes les vies qui rampent, courent, poussent et volent. Il rameuta les sources, le vent, les fleurs, les vers et les rossignols… Sa plainte s’éleva, chacun l’entendit, qu’il fut sapin, écureuil, taupe, biche, enfant… Un long murmure répondit. Faible au début, il s’élargit, bourdonna, fit vibrer l’air de mélodies. L’homme-cerf récoltait tous les chants. Ceux des arbres et des animaux, des fleurs, des amétystes… Ceux des humains qui s’apaisent et rêvent. Il en composa un bouquet, mélange harmonieux tissé de milliards de sons… Les moteurs des machines s’arrêtèrent. Hommes, femmes et enfants descendirent des collines et des engins, stupéfiés. Ils sortaient du long sommeil, découvraient la forêt, les oiseaux, l’herbe, le ciel. Ils ajoutèrent leurs voix… Quand ils virent l’homme-cerf et des visages humains se dessiner à la cime des arbres, leurs cheveux devinrent brindilles, leurs mains sabots, leurs bras des ailes. Le concert avait brisé leurs armures. La forêt s’avança, bras et branches, d’arbres et d’hommes s’étreignirent… »

Extrait du Chant de l’éveil¹

1Mars 2016, Le Seuil

JUSTE UNE BALLADE – EXTRAIT DE L’ALBUM NOUVEAUX REVES
Quinton d’amour et arrangements : Christian Zagaria

 

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